J’ai sept ans et je participe à une course de natation. Je monte avec appréhension sur le plot de départ car je crains son bord en plastique depuis que j’ai remarqué qu’il était coupant. Surtout quand on a la peau mouillée et qu’on a sept ans. Mon père est assis derrière moi, et la femme qui l’accompagne n’est pas ma mère.

J’avance au signal. La forme de mon dos annonce à tous ma défaite imminente. Au bord du plot, au-dessus de l’eau immobile, je m’arrête et je me raidis, comme devant un peloton d’exécution.

Je sens le regard de mon père sur mon dos et je suis très seul. J’ai envie de pleurer mais je rabats mes lunettes sur mes yeux, comme pour y recueillir mes larmes.

73 Commentaires 17.3.11 12:37, Commenter

Mon ami ali, père de deux enfants, en instance de divorce, quitte enfin le domicile conjugal devenu invivable. Je suis venu pour l’aider à déménager. Ali a fait ses cartons seul et a effectué un tri entre les affaires qu’il laisse et celles qu’il emporte. Il y a quelques jouets, pour que ses filles ne soient pas déboussolées quand elles viendront chez lui. Il y a des morceaux de chaque pièce et de chaque partie de son mariage : cuisine, chambre, salle de bain, séjour…

J’ai un peu l’impression de cambrioler une maison, parce que nous n’emmenons rien de volumineux, juste le nécessaire. Je descends les escaliers avec deux ou trois cartons dans les bras, pour aller plus vite. Arrivé en bas, j’allume une cigarette en espérant retrouver mon souffle. Je cherche des oiseaux dans le ciel, mais rien.

C’est bien la chose la plus triste que j’ai faite depuis longtemps, déménager les affaires d’un ami qui quitte sa famille. Mais personne ne le sait, parce qu’il faut porter ces affreux cartons dans les escaliers pour pouvoir un peu le sentir. Et encore.

55 Commentaires 25.10.10 16:47, Commenter

Au début de ma relation avec ma femme, j’avais continuellement besoin de savoir où elle se trouvait, ce qu’elle faisait, et avec qui. J’appelais à tout moment, pour recouper une information qu’elle m’avait donnée sans s’en rendre compte ; je l’interrogeais en rentrant et j’essayais de deviner ce qui se cachait derrière ses mots, ce dont elle avait besoin, ce qui lui manquait. Elle me disait : « je suis au café, je bois un lait fraise », sans deviner l’effort qu’il me fallait pour me représenter un verre rempli de cette substance opalescente.

Je m’interrogeais au milieu de la nuit sur les circonstances exactes de sa journée. Puis, un jour, j’ai abandonné cette enquête sur elle. Ce jour là, sans le savoir, elle a disparu et à chaque fois que je refermais la porte en sortant, c’est tout juste si je pouvais me rappeler son visage.

Parfois encore, quand je suis mélancolique, elle guette quelque chose dans mon regard, quelque chose qui ne vient pas. Elle me pose des questions à son tour, sans savoir que je me demande si elle existe vraiment et quelles preuves j’en aurais si c’était le cas.

58 Commentaires 25.10.10 16:46, Commenter

Rituels

Rite 1

Une fois par semaine, je donne mes entrailles à manger à mes enfants. Mais ils se lèvent toujours de table, chipotent, rechignent. Leur bouche est un cimetière dans lequel je m’enterre.

 

Rite 2

Je vais au travail tous les matins. Sur le trajet, j’échafaude des projets révolutionnaires ambitieux ayant pour finalité la création d’une civilisation nouvelle. Ca se termine à chaque fois dans un bain de sang et peu a peu, je suis ivre de colère et de désespoir, j'en titube. A mon arrivée, je vais serrer la main de mes collaborateurs, avec ce sourire amical de chaque jour (croient-ils) mais qui est pour moi entièrement nouveau.

 

Rite 3

Environ une fois par semaine, je déjeune seul. Je marche. Comme un mouton qui retrouve des flocons de sa laine au trou d’une haie où il a coutume de passer, je retrouve en certains coins de Paris de petites souffrances oubliées qui réveillent tout à coup l'ancienne souffrance.

 

Rite 4

Chaque soir, je remarque une tache sur ma joue, j’ai du porter la main à mon visage dans un moment de calme dans la journée alors que je pensais à quelque chose dont je n’arrivais pas à me souvenir, un doute trop timide pour se faire entendre dans la clameur de ma journée.

Je fixe alors cette tâche en me demandant si elle cache un présage, mais il me semble bien, à mon immense désarroi, que les présages sont faits pour être ignorés.

61 Commentaires 23.6.10 15:57, Commenter

un sang d'encre

Au milieu de la nuit, je crois que le corps de mon fils a disparu. Ou qu'il a cessé de respirer.

Immédiatement, je me lève, j'accours, mais non, il est là, et même, il est vivant, il dort et je l'embrasse désespérément.

On me dit que je suis dépressif, anxieux, sombre. Rabat-joie, masturbateur, angoissé.

En me rendant compte que personne n'est comme moi, je me sens plus faible et un peu seul.

Mais je peux affirmer que pour être inquiet, il faut pourtant de l'effort et des tripes. Et vous n'en savez rien.

Parce que dans votre bonheur à vous, il n'y a ni imagination, ni danger.

Votre fils est tombé dans un trou alors que vous tourniez la tête. Son corps a été dévoré par un sanglier. L'ami que vous appelez, et qui ne répond pas, a été renversé par un car de flics. Cette démangeaison dans votre dos va évoluer en une maladie rare et terrible. Cet avion vole trop bas. Votre voisin a l'air d'un conspirateur. L'autre est mort, on ne l'entend plus. Vous entendez des voix.

J'imagine, donc je suis inquiet. Je suis un candidat à la folie. Je vois ce qui m'attend. Je ne vois pas ce qui est, mais ce qui pourrait être. Je recompose la triste réalité de votre médiocre quotidien pour en faire une odyssée. Mais ce n’est qu’en regardant de très près mon visage que vous pourriez déceler ce que me coûte cet effort.

Pendant que vous dormez tous, j'embrasse en pleurant le dos minuscule de mon fils, comme si c'est tout ce qui me restait, comme s'il venait de rentrer de la guerre.

Si je le perdais, je voudrais être triste pour toujours et, surtout, ne pas être consolé ; j'ai droit à cette tristesse parce qu'il la mérite, comme j'ai droit à l'inquiétude.

Croyez-vous un seul instant que je vous envie ?

 

74 Commentaires 9.4.10 17:59, Commenter

my restless soul

Je vois un grand malheur. Quelqu'un vous veut du mal. Il y a un grand mystère autour de vous.

Vous essayez d’expier un péché que vous n’avez pas commis et qui vous fait souffrir. Pour être sauvé, il faut que votre vie retrouve le sentier tracé par l'enfant mort en vous.

La vie moderne ne vous apporte aucune joie, ni les gens, leur cœur est vide de toute sollicitude. Ni grandeur, ni pureté, ni beauté. Vous voulez les éviter.

Depuis que vous en avez pris conscience, vous avez laissé cette nouvelle planer au dessus de vous comme un grand trou dans le toit.

Alors, vous avez retourné vos mains avec méfiance, comme des galets polis par la mer qui tout d'un coup pourraient s'ouvrir et se transformer en autre chose avec des mâchoires.

Mais vous n’êtes pas le danger. Ce n’est pas vous, même si parfois, dans les ténèbres de la peur, il vous est difficile de distinguer le rêve de la réalité : cette distance-là est accidentelle.

 

 

81 Commentaires 10.3.10 15:41, Commenter

 

 

J'ai rêvé d'un ami disparu. Pas mort, mais disparu de ma vie. Bref, nous sommes séparés, il y a des années.

Dans mon rêve, il jongle, comme un jongleur de rue, mais sans balle. Il a une position étrange, un peu comme s'il était debout mais sur le point de s'asseoir, comme immobilisé au tout début du mouvement.

Je ne comprenais pas vraiment comment son numéro fonctionnait, mais ce qui est certain, c’est que c’était troublant : il donnait vraiment l’impression de jongler avec des balles invisibles.

Plus tard, j'ai compris : ses yeux suivaient parfaitement ses balles imaginaires, tout était là, et dans le mouvement de la rétine et l’oscillation de la tête.

 

La nuit devrait être un moment de paix et de tranquillité, de silence et de calme. Mais ce qui est terrible avec les morts, c’est qu’ils s'agitent sans cesse, ce sont leurs gestes de vie dans notre mémoire. Sans eux quelle raison avons-nous de vivre ?

65 Commentaires 3.3.10 14:06, Commenter

Ma femme m'a accueilli à bras ouverts : elle avait songé à mon éloge funèbre, ça l'avait rendue affectueuse, d'imaginer expliquer à une foule, à tous les autres, à quel point j'étais fou, voilà ce qu'elle imaginait, ce dont elle était fière : personne n'avait jamais soupçonné que j'étais bien plus dingue que ce qu'ils avaient jamais cru. Voilà ce que ma femme trouvait de plus affectueux à me dire en ce moment, et encore, à la condition de m'imaginer mort.

70 Commentaires 8.2.10 16:19, Commenter

Il y a deux mois, ma femme et moi avions décidé de nous séparer. Naturellement, j’ai profité de son absence un matin pour fouiller dans sa boite mail. Tout le monde fait ça. Et évidemment, je suis tombé sur sa correspondance amoureuse avec un inconnu, étalée sur les 4 mois précédents. Elle plaisantait, draguait et se moquait un peu de moi. J’ai trouvé ça un peu méchant et mignon à la fois. Et aussi un peu niais.

 Au début, je ne savais pas trop quoi faire de cette information. Je me sentais con, et aussi un peu vide. Surtout, je n’étais pas en colère et pourtant, je suis maladivement jaloux. C’est étonnant : quand la vie s’efforce de ressembler à ce qu’on craint le plus, on reste plutôt sans réaction.

 En y réfléchissant, j’ai eu l'impression de l'avoir toujours su. C’était comme d'avoir retrouvé un objet perdu longtemps auparavant. Ma femme était amoureuse. Ses contours devinrent soudainement nets et précis. Elle était séduisante, belle et troublée, comme huit ans plus tôt, à l’époque de notre rencontre.

 Je la voyais rarement, elle était noyée dans sa vie et moi dans la mienne. Dans le vacarme de nos journées, nous nous croisions entre deux portes, et notre espace conjugal était devenu aussi familier qu'une embrasure de porte.

Et maintenant, elle était à nouveau devant moi, vierge, jeune et émue.

 J’ai pas mal réfléchi à ça : rentrer tôt, boire moins, faire preuve de patience, être détendu, affectueux, c’est impossible. Mais voir sa femme séduisante comme au premier jour, ça n’est qu’une question de circonstances.

33 Commentaires 18.12.09 10:17, Commenter

Merci à vous de souffrir

Je souffre souvent à cause d’un péché que je n’ai pas commis. Dans ce cas, j’achète un truc, et aussitôt, c’est comme si je m’allégeais d’une dette.

J’ai parfois l’impression que la personnalité des gens est aspirée par des bondes magiques situées dans leurs chaussures.

Certaines personnes, la douleur est en eux depuis toujours, faites-les souffrir, ils l'absorbent la douleur et c'est comme si vous leur rendiez quelque chose.

Souvent, je trouve que les gens ressemblent à des monstres ou alors à quelque chose qui aurait mangé un monstre.

Je dis souvent « bonjour » dans l’espoir de conserver un lien minimal avec les autres, mais pas plus.

Je me suis fait couper les cheveux par des vietnamiens, ceux qui bossent dans ce salon où j'ai l'impression qu'ils parlent tout le temps de moi.

Je n’imagine pas le monde sans moi ni moi sans le monde, au fond, je suis un peu comme une souris.

Pendant mon retour à Paris, entre deux avions, une femme en colère m'a planté un couteau dans la main.

J’ai reçu un spam pour le viagra qui disait : « Commandez tout de suite et vous oublierez vos déceptions, la peur infinie de dire non et les situations douloureuses. »

73 Commentaires 14.12.09 11:43, Commenter