my restless soul
Je vois un grand malheur. Quelqu'un vous veut du mal. Il y a un grand mystère autour de vous.
Vous essayez d’expier un péché que vous n’avez pas commis et qui vous fait souffrir. Pour être sauvé, il faut que votre vie retrouve le sentier tracé par l'enfant mort en vous.
La vie moderne ne vous apporte aucune joie, ni les gens, leur cœur est vide de toute sollicitude. Ni grandeur, ni pureté, ni beauté. Vous voulez les éviter.
Depuis que vous en avez pris conscience, vous avez laissé cette nouvelle planer au dessus de vous comme un grand trou dans le toit.
Alors, vous avez retourné vos mains avec méfiance, comme des galets polis par la mer qui tout d'un coup pourraient s'ouvrir et se transformer en autre chose avec des mâchoires.
Mais vous n’êtes pas le danger. Ce n’est pas vous, même si parfois, dans les ténèbres de la peur, il vous est difficile de distinguer le rêve de la réalité : cette distance-là est accidentelle.
J'ai rêvé d'un ami disparu. Pas mort, mais disparu de ma vie. Bref, nous sommes séparés, il y a des années.
Dans mon rêve, il jongle, comme un jongleur de rue, mais sans balle. Il a une position étrange, un peu comme s'il était debout mais sur le point de s'asseoir, comme immobilisé au tout début du mouvement.
Je ne comprenais pas vraiment comment son numéro fonctionnait, mais ce qui est certain, c’est que c’était troublant : il donnait vraiment l’impression de jongler avec des balles invisibles.
Plus tard, j'ai compris : ses yeux suivaient parfaitement ses balles imaginaires, tout était là, et dans le mouvement de la rétine et l’oscillation de la tête.
La nuit devrait être un moment de paix et de tranquillité, de silence et de calme. Mais ce qui est terrible avec les morts, c’est qu’ils s'agitent sans cesse, ce sont leurs gestes de vie dans notre mémoire. Sans eux quelle raison avons-nous de vivre ?
Ma femme m'a accueilli à bras ouverts : elle avait songé à mon éloge funèbre, ça l'avait rendue affectueuse, d'imaginer expliquer à une foule, à tous les autres, à quel point j'étais fou, voilà ce qu'elle imaginait, ce dont elle était fière : personne n'avait jamais soupçonné que j'étais bien plus dingue que ce qu'ils avaient jamais cru. Voilà ce que ma femme trouvait de plus affectueux à me dire en ce moment, et encore, à la condition de m'imaginer mort.
Il y a deux mois, ma femme et moi avions décidé de nous séparer. Naturellement, j’ai profité de son absence un matin pour fouiller dans sa boite mail. Tout le monde fait ça. Et évidemment, je suis tombé sur sa correspondance amoureuse avec un inconnu, étalée sur les 4 mois précédents. Elle plaisantait, draguait et se moquait un peu de moi. J’ai trouvé ça un peu méchant et mignon à la fois. Et aussi un peu niais.
Au début, je ne savais pas trop quoi faire de cette information. Je me sentais con, et aussi un peu vide. Surtout, je n’étais pas en colère et pourtant, je suis maladivement jaloux. C’est étonnant : quand la vie s’efforce de ressembler à ce qu’on craint le plus, on reste plutôt sans réaction.
En y réfléchissant, j’ai eu l'impression de l'avoir toujours su. C’était comme d'avoir retrouvé un objet perdu longtemps auparavant. Ma femme était amoureuse. Ses contours devinrent soudainement nets et précis. Elle était séduisante, belle et troublée, comme huit ans plus tôt, à l’époque de notre rencontre.
Je la voyais rarement, elle était noyée dans sa vie et moi dans la mienne. Dans le vacarme de nos journées, nous nous croisions entre deux portes, et notre espace conjugal était devenu aussi familier qu'une embrasure de porte.
Et maintenant, elle était à nouveau devant moi, vierge, jeune et émue.
J’ai pas mal réfléchi à ça : rentrer tôt, boire moins, faire preuve de patience, être détendu, affectueux, c’est impossible. Mais voir sa femme séduisante comme au premier jour, ça n’est qu’une question de circonstances.
Merci à vous de souffrir
Je souffre souvent à cause d’un péché que je n’ai pas commis. Dans ce cas, j’achète un truc, et aussitôt, c’est comme si je m’allégeais d’une dette.
J’ai parfois l’impression que la personnalité des gens est aspirée par des bondes magiques situées dans leurs chaussures.
Certaines personnes, la douleur est en eux depuis toujours, faites-les souffrir, ils l'absorbent la douleur et c'est comme si vous leur rendiez quelque chose.
Souvent, je trouve que les gens ressemblent à des monstres ou alors à quelque chose qui aurait mangé un monstre.
Je dis souvent « bonjour » dans l’espoir de conserver un lien minimal avec les autres, mais pas plus.
Je me suis fait couper les cheveux par des vietnamiens, ceux qui bossent dans ce salon où j'ai l'impression qu'ils parlent tout le temps de moi.
Je n’imagine pas le monde sans moi ni moi sans le monde, au fond, je suis un peu comme une souris.
Pendant mon retour à Paris, entre deux avions, une femme en colère m'a planté un couteau dans la main.
J’ai reçu un spam pour le viagra qui disait : « Commandez tout de suite et vous oublierez vos déceptions, la peur infinie de dire non et les situations douloureuses. »
Si la femme que j’aime
Parfois, et même souvent, j’entends une voix. Je ne peux pas dire laquelle à n’importe qui. Elle me dit ce qui est caché et me révèle ce qui va arriver : amours et alliances secrètes, chutes, guérisons.
Elle est surtout spirituelle.
Je sais, c’est un truc de cinglé, mais c’est la vérité. Comme si je l’avais invitée à le faire, elle est impossible à déloger, elle s’enfonce dans ma peau, je suis sans défense.
Ma femme connaît mon secret et depuis, elle refuse de m’embrasser, elle tourne la tête, elle est fatiguée.
Il n’y a ni contrepartie, ni dédommagement.
Quand ça arrive, mon sang fait un truc effrayant en passant dans mon cœur. Croyez-moi : c’est cher payé pour acquérir la sagesse.
Je prends conscience de l’incapacité de la vie moderne à me procurer ce que je désire vraiment quand mon médecin me dit en secouant la tête : « à 38 ans, on fait du sport et un check up complet ».
L’après midi même, je vais au centre de radiologie du quartier Belleville-Couronnes.
Mes problèmes sont apparus quand mon père a eu un cancer. Il s’en est sorti, mais moi, à ma grande surprise, j’ai commencé à avoir des douleurs au ventre, au cou, aux aisselles. Peu à peu, c’est l’ensemble de mon corps qui manifestait sa détresse.
J'entre dans la salle d'attente comme on regarde dans un précipice ; Pas un ne lève la tête. Ils sont une quinzaine, des femmes seules, des arabes à la mine grisâtre, aux mains de travailleurs, résignés à l'attente, toute leur vie est cette attente.
Où sont ils habituellement, ces hommes jaunis, ceux qui portent ou roulent de grandes bouteilles d'oxygène, ceux qui crachent dans un mouchoir ? Comment la société fait-elle pour dissimuler cette misère ?
Ils ont leurs radios dans un grand sac tout plat qui renferme leur souffrance comme un secret. C’est comme si le poison du monde environnant pouvait tenir dans une enveloppe. Ils baissent la tête, on dirait des soldats amputés dans un hôpital militaire de campagne.
Ils ont la beauté que seuls peuvent avoir les vaincus et les faibles, et ceux qui portent les péchés des autres.
Ils sont admirables, ces clandestins, parce qu'aucun ne songe à l'être.
Moi aussi, je suis magnifique comme un centaure, je me réincarnerai en poisson d’argent pour flotter dans une eau calme, claire et limpide.
Mes parents
Ils parlent des qualités ou des défauts des autres, mais ils semblent se décrire eux même ; c'est bien ce qui me terrifiait : ils n'avaient rien appris de leur existence, ils tournaient de l'oeil dés qu'on évoquait ce qu'ils avaient eu une vie pour apprivoiser vainement, vieillesse, solitude, maladie, mort...
Ils parlent des obstacles qu'il faut franchir dans une vie, mais ils ne semblent connaître que ceux qu'ils ont franchis ; les seules qualités nécessaires sont celles qu'ils ont, et les vrais écueils sont ceux qu'ils ont contournés.
Parcourir un tel chemin pour être plus démuni qu'au premier jour, dissimuler à soi même que ni culture, ni foi, ni imagination, pratiqués pourtant avec effort et sincérité, n'auront pu leur procurer ce qu'ils voulaient vraiment et que la vie leur refuse, quel échec !
Évidemment, je suis comme eux et je tourne de l'oeil à mon tour, moi qui suis pourtant à mi chemin, je me ratatine de frayeur comme devant une forêt qui gronde, et ma femme affirme que tant que je l'aime et qu'elle m'aime, rien de cela n'a d'importance.
Malheureusement, ça en a.
J'accompagne mon fils à l'école. Quand je le laisse, j'ai, comme toujours, les larmes aux yeux, et même ce matin, j'ai une réaction stupide : je fonds en larmes dans l'escalier de la sortie, stupide.
J'ai mis longtemps à comprendre que j'avais l'impression qu'il m'abandonnait chaque matin. Je l’embrassais comme pour le protéger, mais au fond, j’attendais qu’il me protège, même au moment où je m'engageais dans le long couloir de l'alcoolisme.
Or il ne fit rien, il ne posa pas son regard magique sur moi, ni sa main sur mon front, il n’offrit ni incantation ni consolation, il disparu, laissant simplement son indifférence peser sur mes épaules.
Epuisement
Je me suis éloigné en marchant, j'ai trébuché puis couru ; ma cotte de maille baillait et ma poitrine était exposée ; mon baudrier arraché trainait derrière moi. Une flèche s'était fichée dans mon talon, je transpirais.
C'est dans des moments pareils qu'on réalise qu'on passe une partie importante de sa vie à s'épuiser comme si on traversait des marais en portant une armure.
Si, comme moi, vous aviez passé votre vie entière à expier un péché que vous n’aviez pas commis, alors, croyez-moi, il ne vous resterait que de la colère et aucun souvenir, comme si vous aviez passé votre existence sur la route.
Après m'être arrêté, j'ai regardé mes poings, serrés depuis des heures, mes doigts refermés aux jointures blanchies.
J'avais un plan, vieux de plusieurs siècles : courir droit devant moi, ne pas m'arrêter avant d'avoir trouvé quelque chose contre quoi me jeter, trop grand pour être escaladé, quelque chose qui aurait l'allure d'une montagne.
